Ma lettre à la jeunesse virtuelle
Il fut un temps où l’on ne se connectait qu’à la vie.Pas d’écran, pas de réseau, seulement la curiosité, le hasard, et le vent sur le visage.Dans les années 1980, le monde respirait sans Wi-Fi. L’ennui existait, mais il portait la promesse de l’action. Je me souviens d’Henri Laborit, sur son lit d’hôpital au Val-de-Grâce. Son regard, déjà ailleurs, traversait les murs du savoir. Il m’a dit : « Ne sois pas dans l’inhibition. Tu es jeune, fonctionnaire dans cet hôpital, mais tu n’as pas l’air heureux. » Trois mois plus tard, je quittais tout pour Ouvéa, un atoll perdu du Pacifique. J’y étais professeur de sport, mais surtout élève de la vie. Ce lagon y lavait mes illusions, le temps s’étirait sans horloge, et les rires d’enfants semblaient éternels. Nul besoin de shoot dopaminergique, a peine lever tes mitochondries dansaient dans la vie simple et modeste du soleil levant.J’y ai cru au réel, celui sans peur, sans masque. Jusqu’au jour où la fureur a jailli, où le sang a souillé le bleu du paradis. Alors j’ai compris : nul lieu n’est à l’abri des démons de l’homme. Aujourd’hui, je vois la jeunesse glisser sur des écrans comme on surfe sur une mer sans profondeur.Ils « partagent » tout, mais ne se touchent plus.Ils « vivent » en ligne, mais leurs yeux manquent de sel et de vent. Je ne les juge pas, mais je leur dirais :Coupez le réseau. Sortez. Respirez. Tombez. Aimez. Vivez.
L’action seule guérit l’inhibition, disait Laborit. Et il avait raison. La vie n’est pas dans la connexion, mais dans l’épreuve, dans ce qui tremble, ce qui fait mal, ce qui bouleverse. C’est là, et seulement là, que l’on apprend à être libre. Merci à Laborit, le starter et le déclic, puis maintenant à Dieu, qui me rend ma vie intérieure plus belle que cet atoll du pacifique. Bruno Lacroix
